Actions

Séminaire PAOC : Dialogues

De erg

Enseignants : Didier Demorcy, Yann Chateigné


Astérochroniques

par Yann Chateigné

Depuis quelques années, j’accumule des notes et des documents, des textes de référence et des pistes d’interprétations, des hypothèses de travail et des fragments d’écriture autour de ce que je considère être un sujet, la Nuit. Or, la nuit, dans cette enquête, est multiple.

Elle est à la fois le moment d’un autre rapport à l’espace et au temps, le point obscur et secret depuis lequel les groupes des avant-gardes, se retrouvant dans les cafés, les cabarets, dérivant dans les villes, ont rayonné. Elle est aussi le théâtre des opérations sur lequel le « rêve ouvrier » d’émancipation et d’égalité, dont parle Jacques Rancière dans La nuit des prolétaires, s’est appuyé.

La nuit est aussi un motif conceptuel, qui permet de penser, à nouveaux frais, une autre mesure, une autre politique du temps. Et comme l’ont révélé nombre d’artistes des années 1960 et 1970, elle est l’endroit où s’incarnent, physiquement et mentalement, lignes, cercles, spirales, autrement dit les Formes du temps chères à George Kubler.

Elle est, enfin, un territoire commun, invisible et non-marchand, qui est aujourd’hui sujet à une conquête progressive, comme le décrit avec précision Jonathan Crary dans son essai sur Le capitalisme à l’assaut du sommeil, de la part de structures de pouvoir, champ de bataille technologique et économiques, médiatique et politique. Alors que les frontières de la nuit ne cessent de reculer, jamais autant d’artistes ne semblent s’être intéressés à la question : entre art et astronomie, écologie politique et droit à l’opacité, la nuit vient, revient et insiste, à l’intérieur des pratiques artistiques contemporaines.

Pour autant, je n’ai pas encore résolu à rassembler ces idées dans une proposition qui aurait pu constituer la somme de ces recherches, ni la synthèse. L’un des objectifs de ce séminaire sera une tenter de mettre de l’ordre dans les matériaux accumulés, de les partager et de les enrichir, de les observer et de les interpréter, afin de les rendre visibles et lisibles.

C’est que le thème, lui-même, induit une forme ambiguïté, voire d’insaisissabilité. Un questionnement s’impose, qui fait de l’obscurité un objet réflexif au travail de l’historien lui-même, intéressé aux histoires invisibles et mineures, à celles de « l’étrange » selon l’historien Michel de Certeau, voire de l’occulte.

Que signifie ce « retour des ténèbres » ? « Dès l'instant où cette question se pose, je sais que la nuit est terminée », écrit le philosophe Michael Fossel, rappelant à quel point une certaine évanescence est attachée à la nuit comme sujet. On s’intéressera dès lors à la nuit comme lieu même d’un non-savoir, l’ombre s’incorporant progressivement dans le corps de la recherche pour en devenir aussi le moteur, voire la méthode.

C’est à cet endroit que la nuit autorise d’autres types d’explorations, d’autres trajectoires de pensées, mais aussi d’imagination. L’étude touche alors à la spéculation ; l’histoire à la fiction ; le discours devient production. Comme l’écrivait le romancier W. G. Sebald, « … un peu sur le modèle des plantes et des animaux marins avec leurs tentacules, nous explorons à tâtons l’obscurité qui nous entoure ».

Le séminaire s’organise en sept séquences, ou fragments aux relations ouvertes, qui peuvent occuper plusieurs séances. Chacune des séances tourne autour d’un texte (ou d’un passage) à lire et à discuter collectivement, d’une présentation thématique, et des apports artistiques, théoriques et bibliographiques des participants.

Première lecture : Jonathan Crary, 24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris, Editions La Découverte, 2013 – 14 / Chapitre 4, accessible en ligne ici.


Cours lié à l'atelier Pratique de l’art - outils critiques, arts et contexte simultanés (MA)